A qui appartient une oeuvre ?

Publié le par Yaël

J'avais déjà parlé de ce livre merveilleux qu'est les Femmes qui courent avec les loups qui à travers des contes provenant de l'imaginaire collectif étudie l'archétype de la femme sauvage. Quelle n'a pas été ma stupéfaction en découvrant que bon nombre de ces contes, issus du folklore, étaient déposés chez des éditeurs et qu'il fallait donc demander l'autorisation (et sans doute payer des "royalties") pour les citer. A mon sens, cela illustre bien que le système des droits d'auteur a été complètement perverti.

En France, l'idée de droits d'auteur est presque contemporain de la Révolution française. Sous l'impulsion de Beaumarchais, les auteurs dramatiques ont fait valoir leurs droits sur les oeuvres qu'ils avaient écrites et surtout le droit de bénéficier d'un pourcentage des gains des représentations. Il est normal que les artistes veuillent vivre de leur art cependant cela a entériné l'idée que l'art était un bien de consommation comme un autre... Idée qui n'a cessé de se développer depuis.
Bien sûr, cela n'a pas toujours été néfaste pour l'art. Bien des oeuvres du patrimoine humain ont été sauvées de la dégradation quand elles ont été considérées comme des "biens nationaux" (ce n'est pas anodin que les premiers musées aient été fondés à au XIXème siècle et que ce siècle ait vu également les grandes restaurations telles que celles de Viollet le Duc).
Pourtant si aujourd'hui on en arrive à voir des contes, oeuvres qui par définition n'appartiennent à personne car faisant partie de l'imaginaire collectif, être déposés par quelques uns, cela devrait nous alerter sur la perversité de cette idée qui sous-entend qu'une oeuvre appartient à son créateur.

Autant je trouve normal qu'un artiste puisse bénéficier des gains générés par ses oeuvres, autant je ne crois pas qu'une oeuvre quelle qu'elle soit appartienne à celui qui l'a créé. Comme un enfant n'appartient pas à ses géniteurs, aucun artiste ne possède son oeuvre sauf à la garder enfermer sur un ordinateur ou dans une pièce obscure mais dès qu'il en fait profiter un tiers, il s'en dépossède. Quand l'artiste présente son oeuvre au monde, il la partage avec d'autres qui la feront vivre à leur tour.
Deux personnes qui lisent exactement le même roman ne le percevront pas de la même façon et ils ne le percevront pas non plus tel que l'artiste l'avait rêvé. Chacun aura fait vivre une existence différente à cette oeuvre, elle aura appartenu un peu à chacun d'eux... Or aujourd'hui, nous assistons au phénomène inverse, des oeuvres qui appartiennent à tout le monde (comme les contes) appartiennent à quelques uns (parfois le premier qui a l'idée d'aller en déposer les droits).
J'avoue que cette huper-commercialisation des oeuvres me gêne au plus au point. Peut-être est-ce pour cela que le phénomène des fanfictions qui se développe sur le net me plait autant. On retrouve l'idée d'une littérature "gratuite", une création hors de tout circuit marchand, qui n'existe que pour le plaisir des auteurs et des lecteurs... Un retour aux origines en quelque sorte.

Publié dans Ecriture

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