Et je ne suis pas morte...

Publié le par Yael

C’est probablement le texte le plus intime que j’ai jamais écrit… Certains articles lus suite au verdict de la cour d’assises de Créteil du procès des viols collectifs de Nina et Aurélie me poussent à aborder ce sujet. J’ai lu que les accusées ne se comportaient pas comme des femmes violées, qu’après ça, une femme ne devrait pas être capable de sourire.

Et une autre phrase m’est revenue en mémoire. Suite à la petite phrase de Jack Lang évoquant « l’affaire du Sofitel de New York » qui avait dit qu’il « n’y avait pas mort d’homme », une femme – je serais bien incapable de me souvenir qui – avait répondu qu’il y avait « mort de femme ». Je me souviens encore avoir pris cette phrase comme une claque. Je ne sais plus le visage de cette femme qui a prononcé cet arrêt, mais j’entends encore cette condamnation. « Mort de femme. » Sans doute cette femme espérait-elle souligner l’horreur du viol, mais ce n’est pas ainsi que j’ai ressenti cette phrase.


J’ai été violée… Jusqu’à présent, je n’avais jamais écrit cette phrase, car ces quelques mots sonnaient comme un arrêt de mort que j’avais toujours refusé. Pourtant, il n’y a pas d’autres mots. Ce n’était pas que des attouchements. Ce n’était pas une mauvaise expérience. C’était un viol.

J’avais 11 ans, je rentrais de l’école, et j’ai croisé cet homme. Pendant des années, je me suis dit que j’aurais dû demander l’aide de quelqu’un, interpeler une personne dans la rue, je n’aurais pas dû le laisser m’accompagner jusqu’à chez moi, j’aurais dû essayer de le repousser, me battre… Mais j’avais peur. J’avais 11 ans et j’étais terrifiée. Alors j’ai fait ce qu’il me demandait de faire. Je n’ai pas dit non. Je ne lui ai pas dit le dégoût qu’il m’inspirait. Je me suis soumise à lui. Et puis, il m’a laissée partir et m’a dit au revoir.


J’ai enfoui cette histoire dans un coin de mon esprit jusqu’à mes 18 ans… puis j’ai commencé à fréquenter des garçons et il a fallu y faire face. Mon corps appréciait le contact des bras d’un homme, mon esprit le détestait… Je n’aimais pas ce corps. Mon corps était sale et en plus, il était faible. Mais mon esprit, lui, était libre. Mon esprit était intouchable… donc intouché.

Il m’a fallu du temps pour cesser de rêver d’être un pur esprit. Je crois que c’est la naissance de mon fils qui a achevé de me réconcilier avec ce corps que j’avais appris à traiter en étranger. En protégeant mon fils, en l’aidant à le former, en le mettant au monde, mon corps est devenu une chose merveilleuse, magique, et puissante.

Mon corps n’est plus ma faiblesse. Mon corps n’est plus un étranger. Je ne suis plus un être dissocié.

 

J’ai été violée quand j’avais 11 ans, mais je ne suis pas une victime de viol. Ce viol fait partie de mon passé. Il a sans conteste influé ma vie. Mais il n’est pas tout ce que je suis. Il est une cicatrice que je porte, mais je ne suis pas cette cicatrice. Elle fait partie de moi comme bien d’autres choses. Et je refuse d’être une victime. Je refuse cette étiquette-là. Je refuse d’entendre dire que ce que j’ai vécu devrait « avoir détruit ma vie ». Je n’ai jamais pu jeter à la figure de cet homme tout le mépris et le dégoût qu’il m’inspire, mais jamais je ne le laisserais avoir détruit ma vie. Il a eu du pouvoir sur la fillette de 11 ans que j’étais, il n’aura pas celui d’avoir détruit la femme que je suis. Il ne m’a pas tuée. Je refuse d’entendre dire qu’un viol est une mort de femme. Je ne suis pas morte. Ma vie ne s’est pas arrêtée ce jour-là, elle a pris un chemin différent, mais je suis fière de voir la femme que je suis devenue et la vie que je mène. 

 

Publié dans Des bouts de moi

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