Les gynécologues sont-ils indispensables au suivi des femmes en bonne santé ?

Publié le par Yael

La parution du livre d’Odile Buisson, Sale temps pour les femmes, a remis en avant les questionnements féministes autour de la naissance. Elisabeth Badinter avait déjà lancé le débat il y a quelques années autour du maternage proximal, mais là, Odile Buisson s’attache plus particulièrement aux questions gynécologiques. Elle critique particulièrement le fait que suivi gynécologique ait été ouvert aux sages femmes hors de la période du post-partum et la possible ouverture des maisons de naissance.


Sur le premier point, elle part d’un constat réel. La France forme de moins en moins de gynécologues. Les consultations de sages femmes sont moins chères que celles de gynécologues et, par ce transfert de compétence, l’Etat vise avant tout à faire des économies. Je ne remets pas en cause ce constat. Mais le suivi effectué par les sages femmes serait-il forcément moins bon parce que moins cher ? Ou plutôt le suivi effectué par les gynécologues est-il meilleur parce que plus cher ?

Odile Buisson met en avant le très faible taux d’hystérectomie français, qui est effectivement un des plus bas des pays développés. Mais les hystérectomies sont effectuées généralement en cas de fibrome. On n’est pas du tout dans une situation éminemment pathologique. On n’est pas du tout dans le cadre d’un suivi contraceptif. Il est bien évident que les sages femmes ne pratiqueront aucune hystérectomie. Cela restera de la compétence des gynécologues. Cet argument ne me semble donc pas être recevable pour affirmer que le transfert du suivi de routine des femmes en bonne santé aux sages-femmes puisse être une régression pour les femmes françaises.

D’autre part, si les taux d’hystérectomie sont impressionnants dans les pays anglo-saxons, il semble que comme pour la mastectomie, ces pays commencent à en revenir et essaient de plus en plus de ne pas faire d’ablation totale. De plus, je me demande si ces bons taux français ne sont pas en grande partie dus à une idée très ancrée chez les gynécologues français qu’il faut conserver à tout prix la fertilité des femmes… ce qui n’est pas négatif quand cela est conforme à la volonté des femmes. Mais je ne peux m’empêcher de songer à toutes les femmes de moins de 40 ans, souvent mères de plusieurs enfants, qui se sont vues refuser une ligature des trompes (alors qu’elles y avaient parfaitement le droit) aux motifs de « on ne sait jamais, vous pourriez vouloir un petit dernier », « on ne sait jamais vous pourriez tomber amoureuse d’un autre homme et vouloir faire un bébé etc. » Mais là n’est pas tout à fait le sujet.

 

Si la qualité des gynécologues français dans la sauvegarde des utérus est indéniable, sont-ils vraiment indispensables pour le suivi des femmes en bonne santé ? Les sages-femmes ne sont-elles pas capables de prescrire un contraceptif ou de faire un frottis ? Pourtant elles le font dans d’autres pays d’Europe. On peut citer la Suède où les sages femmes assurent le suivi contraceptif (ainsi que celui des grossesses normales, même nous aborderons ce point dans un prochain billet) et où la santé des femmes est loin d’être en danger. La place des femmes dans la société suédoise m’incite à prendre bien plus celui-là en modèle que la France…

D’autant plus que les gynécologues français ne se sont guère illustrés dans la récente affaire des pilules de 3ème génération. Cela fait dix ans qu’un surrisque thromboembolique veineux était notifié sur ces pilules. En 2007, la HAS avait émis des recommandations pour ne les prescrire qu’en deuxième intention après une pilule de 1ère ou 2ème génération, recommandations qui n’ont pas été suivies d’effet, les prescriptions de 3ème génération ayant augmenté en nombre et étant restées stables en pourcentage (voir le dossier HAS). Et cette affaire n’est pas le plus gros scandale ayant touché l’obstétrique.

On peut citer l’affaire du distilbène. Il s’agissait d’une hormone de synthèse commercialisée depuis 1950 jusqu'en 1977 en France. Il a été prescrit pendant une trentaine d'années aux femmes pendant la grossesse pour prévenir les fausses couches, les risques de prématurité et traiter les hémorragies gravidiques. Ce médicament a été prescrit alors qu’il n’avait pas fait la preuve de son intérêt dans ces indications, mais plus grave s’est révélé nocif pour les enfants exposés in utero et surtout pour les filles, il est notamment responsable d'anomalies génitales sur les enfants des femmes qui ont pris le médicament. Alors que ce médicament avait déjà été interdit aux Etats-Unis au début des années 70, il a été encore largement prescrit en France jusqu’en 77.

Dans le domaine de l’obstétrique, il a fallu attendre 2005 pour que le Collège national des gynécologues obstétriciens français (CNGOF) émette des recommandations claires sur la pratique de l’épisiotomie indiquant clairement que cette pratique ne protégeait pas le périnée féminin, ce que toutes les études démontraient depuis les années 80. Les Britanniques notamment avaient fait baisser drastiquement ces taux depuis ces années-là alors qu’à contrario, la pratique se développait en France à contre-courant des données scientifiques.

Plus grave encore, on peut citer le Cytotec, médicament prescrit pour les problèmes gastriques, qui est utilisé dans les maternités françaises pour déclencher les accouchements. Pourtant le RCP (Résumé des Caractéristiques du Produit) de 2006 précisait que ce médicament pouvait provoquer (entre autres) des ruptures utérines quand il était utilisé pour déclencher l’accouchement (ainsi que pour des avortements). En 2008, le RCP ajoutait qu’il pouvait provoquer des morts fœtales. L’évaluation de la HAS de 2011 soulignait que ce médicament était contre-indiqué chez la femme enceinte. Or il est toujours utilisé, car une nouvelle mise en garde a été émise par l’ANSM début 2013. Une association de parents dont les enfants ont subi les effets du Cytotec a lancé très récemment une pétition et un appel auprès de la ministre de la santé pour arrêter cela… (cf. Timeo et les autres).


Est-ce à dire que les gynécologues-obstétriciens sont tous d’affreux assassins ? Je ne le crois pas. Je crois que ce sont majoritairement des gens sincères voulant avant tout faire leur métier du mieux possible, mais qu’ils ont peu tendance à remettre en question leurs pratiques et leurs habitudes hospitalières.

Martin Winckler, médecin-écrivain assez peu apprécié par ses confrères, a mis plusieurs fois en avant les défauts de la formation des médecins. Il dit une phrase qui me semble très révélatrice : « En fac de médecine en France, on n’apprend pas l’humilité, on apprend l’humiliation. »

J’avais été particulièrement choquée quand une étudiante en 3ème année de médecine m’avait raconté qu’ils avaient l’obligation lors des examens de retranscrire exactement les opinions de leurs enseignants. Une opinion discordante, même appuyée sur des études sérieuses, était sanctionnée par une mauvaise note. Dès le début, on apprenait donc aux futurs médecins la soumission… ce qui n’est pas de nature à développer l’esprit critique et la remise en question des pratiques des pairs.

Cette attitude n’est pas forcément spécifique aux études de médecine. Je pense qu’on peut retrouver ces dérives dans de nombreux corps de l’Etat. Quand on songe notamment aux pratiques en vigueur dans les classes préparatoires aux grandes écoles qui forme une grande partie de l’élite dirigeante du pays, on se rend compte que l’enseignement de l’humiliation est très répandu.

A mon sens, c’est là que se situe la réelle plus-value des sages femmes. Contrairement aux gynécologues, malgré une année commune avec les étudiants médecins, les sages femmes ne sont pas formées à faire partie de « l’élite », ce qui leur fait généralement adopter une attitude moins paternaliste et méprisante à l’égard des patientes. Pour ma part, dans mon contact avec les sages femmes, je n’ai ressenti qu’une seule fois un rapport de domination alors que je l’ai toujours (à une exception près aussi) senti avec les divers spécialistes, gynécologues ou autres, que j’ai pu côtoyer dans ma vie. Or être considérée comme un sujet doté d’un corps et d’une raison et non comme un corps objectivé me semble éminemment féministe.


 

J’aborderai la question des maisons de naissance et de l’accouchement sans péridurale dans le prochain billet en attendant, je recommande la lecture du billet de Martin Winckler suite à l'affaire des pilules de 3ème génération.

Publié dans Féminisme

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