Un monde aseptisé
Cet article m'a été inspiré par ma discussion avec Minna à propos de "Préface" de Léo Ferré. Je vais donc certainement reprendre en les développant les idées que j'y ai exposées.
J'ai appris il y a quelques années qu'une enquête de police était automatique quand une personne décédait hors des murs de l'hôpital. Si je comprends les raisons qui motivent cela, j'avoue que
cela me laisse toujours perplexe. J'ai un peu l'impression que ça sous-entend que mourir chez soi plutôt qu'à l'hôpital a un côté "illégal" et je pense que c'est très significatif de l'évolution de notre société.
Je ne critique pas les progrès de la médecine qui ont permis notamment de soulager la douleur de fin de vie pourtant je ne peux que remarquer qu'en éloignant la mort de nos maisons, en les confinant dans le cadre bien aseptisé de l'hôpital, nous avons perdu le contact avec elle.
Il y a quelques mois, j'ai accompagné mon chien dans ses derniers moments. Il s'est endormi paisiblement entre mes bras au côté de mon mari... On ne pouvait pas imaginer mort plus paisible pourtant la vétérinaire nous a confié que bon nombre de ses clients étaient incapables d'accompagner leurs animaux dans leurs derniers moments et préféraient partir avant les laissant seuls à ce moment-là... Si bien des gens sont incapables d'appréhender la mort même d'un animal, c'est à mon sens parce qu'ils ne savent plus faire face à la mort.
Nous ne supportons plus notre propre finitude et je pense que c'est pour cela que nous n'acceptons plus les signes du temps qui passe : nous traquons nos rides, teignons nos cheveux blancs... Nous vivons dans un idéal de jeunesse voir d'extrême jeunesse et ce qui était un signe de sagesse autrefois n'est plus qu'un signe de décrépitude. Le monde doit être aussi lisse qu'une peau d'enfant et ce qui est rugueux est devenu déviant. Il nous est difficile de voir une personne malade, cela gêne et dérange.
La Suède qui est bien plus un pays bien plus avancé que nous en tout ce qui concerne le respect de l'humain a il y a fermé tous ses centres psychiatriques fermés. A la place, les personnes souffrant de troubles psychiques vivent en ville, au milieu de la société à plusieurs dans de petits appartements avec un accompagnant chargé de les aider dans la vie quotidienne. Ce serait parfaitement possible à faire chez nous. Ce serait plus efficace et plus économique mais la société a trop peur des "anormaux" pour oser faire cette démarche... Notre système psychiatrique est en pleine décrépitude mais on préfère enfermer nos "fous" dans leur folie que leur offrir un avenir pour conforter la société dans un confort propret ou rien ne dépasse.
Mais on a oublié que la vie n'existe pas sans la mort comme la lumière n'existe pas sans l'obscurité. En nous coupant de la mort, nous nous sommes amputés de la vie. Nous avons éloigné la mort, et nous avons éloigné également la naissance. Nous l'avons enfermée entre des murs blancs et aseptisés. Pourquoi l'un des premiers gestes effectués sur un nouveau-né est de le baigner ? Il n'a qu'un besoin : la chaleur, le lait et les bras de sa mère. On sait que le vernix qui peut encore le recouvrir à des vertus protectrices. Mais on le lave car on le considère comme sale : il sort de l'utérus et du sexe d'une femme, peut-on imaginer lieu plus sale ? On veut qu'il soit tout rose, tout propret, une image d'épinal qui fasse oublier l'animalité de sa naissance. Or la naissance est un moment animal et violent.
Dans les cultures primitives (et dans bien des cultures non-primitives), la boue est vue comme l'élément à l'origine de la création. Ne dit-on pas que l'art "change la boue en or" ? C'est le signe que toute création (et donc que toute vie) a une part de sauvagerie. La vie n'est pas propre au sens hygiéniste du terme. Elle comporte de part bestiale, sale et vulgaire mais de cette boue, elle peut tirer quelque chose de sublime : un enfant, une oeuvre d'art... Mais si on nous prive de cette boue, nous n'avons plus aucun matériel pour faire cet or.
Pendant un accouchement physiologique, il y existe une phase qui s'appelle "la phase de désespérance". A ce moment-là, la femme qui accouche perd pied, elle a l'impression qu'elle n'y arrivera pas et qu'elle va mourir. Cette phase intervient juste à la fin du travail, elle est en fait le signe que le col de l'utérus achève son ouverture et que l'enfant va arriver. Je crois que cet instant-là nous explique la nature même de la vie. Au moment précis où la femme est traversée par la force de vie, juste avant qu'elle va jaillir d'elle un nouvel être humain, son corps lui lance un message, il lui dit que la vie n'existe pas sans la mort et qu'elle doit composer avec les deux.
Je pense que ça doit nous amener à accepter le "lâcher prise", à admettre que l'on ne peut pas tout maîtriser. A tout vouloir aseptiser, nous risquons de perdre l'essentiel et de vivre dans la monde vide, sans âme.