"Préface" de Léo Ferré

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Des mots magnifiques de Léo Ferré écrits en 1973, extraits de l'album Il n'y a plus rien. C'est violent et dérangeant. Ce sont des mots coups de poing qui nous remuent au plus profond de nous.

La poésie contemporaine ne chante plus... Elle rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction...
Elle ne fréquente pas les mots mal famés... elle les ignore
On ne prend les mots qu'avec des gants: à "menstruel" on préfère "périodique", et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du Codex.


Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.


Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.


Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes.


Le poète d'aujourd'hui doit appartenir à une caste, à un parti ou au Tout-Paris.
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé.


La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie. Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.


L'embrigadement est un signe des temps.
De notre temps les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires sont encore la Société.
La pensée mise en commun est une pensée commune.


Mozart est mort seul,
Accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes.
Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes.
Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique.
Beethoven était sourd.
Il fallut quêter pour enterrer Béla Bartok.
Rutebeuf avait faim.
Villon volait pour manger.
Tout le monde s'en fout...


L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie !

La Lumière ne se fait que sur les tombes...


Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique
La musique se vend comme le savon à barbe.
Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu'à en trouver la formule.
Tout est prêt:
Les capitaux
La publicité
La clientèle
Qui donc inventera le désespoir ?


Avec nos avions qui dament le pion au soleil,
Avec nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont tues",
Avec nos âmes en rade au milieu des rues,
Nous sommes au bord du vide,
Ficelés dans nos paquets de viande,
A regarder passer les révolutions


N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale,
C'est que c'est toujours la Morale des autres.


Les plus beaux chants sont les chants de revendications
Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations.


A L'ÉCOLE DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE ON N'APPREND PAS
ON SE BAT !

Publié dans Coup de coeur

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Minna 23/07/2008 19:35

Oui, Minna. Encore!! Qui entame un piquet de grève contre ton sélecteur (il me recale une fois sur 2, le salopiot! J'ai l'impression de passer le bac!).Tu as raison, pour le texte de Blaise...La mrale que j'en tire, c'est "pourquoi aller chercher son trésor au pied des pyramides, quand il est dans notre jardin?"

Minna-morpion 23/07/2008 19:31

Ben non...J'y suis j'y reste! Y a en qui s'étalent dans mon salon, moi, j'ai toujours eu une préférence pour le sol...Je n'y tombe jamais plus bas (c'est tout ce que j'aie retenu de mes leçons de physique...)Je te rejoins dans ton comment: c'est ien évidemment cela qu'il a voulu pointer...Mais tu me connais, j'aime faire ma vilaine, et je suis très exigente, peut-être, avec ce dont j'attends beaucoup...Et Léo Ferré fait partie de ce "ce"...En ce qui concerne l'art contemporain; je trouve au contraire qu'à force de chercher le dépouillement, d'aller au plus crû, au plus nu, il perd une de ses caractéristiques essentielles: le don de faire rêver... Un jarret de porc exposé, ce n'est rien que de la viande. Alors, on peut toujours réfléchir à propos de l'intention de l'artiste, de ce qu'il a voulu exprimer, qui est sans aucun doute un super cri de révolte, et tout et tout, et qui, faisant fi de toutes les schèmes, se débarasse des chaînes accadémiques...Et, certes, à trop se cacher derrière une jolie forme asceptisée, du jarret, on n'a que le fumet...Oui, mais. On n'a jamais dit que gratter sur tous les ingrédients permettait de tirer du jarret sa "substantifique moëlle".J'aurais beau touiller la marmite, sans thym, sans épices, ne me reste qu'un jarret.Bon, jarret-te avec les étaphores culinaires, et m'en vais me faire cuire 2 oeufs au plat.Bises, la cuisinière! 

Yaël 23/07/2008 23:34


Je te rejoins sur ton jarret de porc... J'avoue que j'apprécie d'ailleurs un certain classicisme dans la forme (il suffit de lire mes textes pour s'en convaincre). Je n'ai jamais pu regarder une
seule pièce du théâtre post-dramatique... franchement, ça m'emm... Je préfère rire devant Molière, Mariveau ou Beaumarchais (que j'aime Beaumarchais !!!!) et quitte à faire dans l'académisme à fond
les ballons allons carrément à la Comédie Française.
Mais je maintiens que nous baignons dans un monde aseptisé. On a étouffé toute la part d'obscurité que contient l'existence. La vraie passion est violente, furieuse (et tu ne me contrediras pas),
elle vient des tripes, du ventre, du sexe (d'ailleurs c'est là qu'est notre centre de gravité... dans tous les sens du terme). Ce n'est pas propre, c'est vivant...
Pour moi, rien ne l'illustre mieux que la naissance. Au moment d'une naissance, il y a des cris, de la sueur, du sang, des sécrétions diverses, mais au milieu de ça, il y a un miracle qui
jaillit... pas de notre tête ou de notre coeur, mais de notre ventre, de notre sexe. Ce miracle est sublime et pourtant il nait de la boue... Pour moi, la vie, la création, l'art, c'est cela. C'est
l'union du sublime et du grotesque comme dirait Hugo (grotesque au sens de grossier et non de ridicule). Une naissance, ce n'est pas un bébé tout beau et tout blanc, ce n'est pas du rose bonbon
aseptisé. Mais cela ne se réduit pas non plus au sang, aux cris et à des sécrétions. C'est les deux à la fois. Si on ne prend qu'un seul aspect, on n'en oblie le fondement même de la vie.


ENCORE MOI 22/07/2008 22:57

ALLONGEE SUR LES LATTES, la Minna...ALLONGEE SUR LES LATTES, par ta démonstration.Ah! sacrée toi!

Yaël 23/07/2008 13:44


Cesse donc de squatter mon parquet vitrifié, enfin !!!!!

Bon sérieusement, dans ce texte, pour moi la poésie contemporaine telle que la critique Ferré est à prendre dans le sens "la poésie qui nous est contemporaine". Moi, j'y vois la critique d'une
certaine intelligentsia qui nous impose une vision du monde bien lisse et bien épurée. Je vais sûrement développer cela dans un article mais je trouve qu'un des problèmes de notre société, c'est
son asepsie. Tu as tout à fait raison quand tu dis que ce n'est pas la souffrance qui fait l'artiste mais la vie n'existe pas sans une part de souffrance. Aujourd'hui, on nie la mort, la douleur et
tous les aspects moins lisses de l'être humain (sang, glaire...) mais on oublie que sans mort, il n'y a pas de vie... Pour moi, c'est ça que je vois dans ce texte : une critique d'un monde trop
lisse où la poésie est réduite à de la métrique et où les "artistes" sont des vedettes courant les émissions de variété et les soirées mondaines...


minna 22/07/2008 22:33

Je ne résiste pas au plaisir de te copier le texte de Blaise. j'espère que tu l'apprécieras...Tu es plus belle que le ciel et la merQuand tu aimes il faut partirQuitte ta femme quitte ton enfantQuitte ton ami quitte ton amieQuitte ton amante quitte ton amantQuand tu aimes il faut partirLe monde est plein de nègres et de négressesDes femmes des hommes des hommes des femmesRegarde les beaux magasinsCe fiacre cet homme cette femme ce fiacreEt toutes les belles marchandisesII y a l'air il y a le ventLes montagnes l'eau le ciel la terreLes enfants les animauxLes plantes et le charbon de terreApprends à vendre à acheter à revendreDonne prends donne prendsQuand tu aimes il faut savoirChanter courir manger boireSifflerEt apprendre à travaillerQuand tu aimes il faut partirNe larmoie pas en souriantNe te niche pas entre deux seinsRespire marche pars va-t'enJe prends mon bain et je regardeJe vois la bouche que je connaisLa main la jambe l'œilJe prends mon bain et je regardeLe monde entier est toujours làLa vie pleine de choses surprenantesJe sors de la pharmacieJe descends juste de la basculeJe pèse mes 80 kilosJe t'aime

Yaël 23/07/2008 13:46


J'aime beaucoup le côté très terre à terre du final... L'aventure est au coin de la rue, n'est-ce pas ?


MINNANARCHISTE 22/07/2008 22:29

Bon. Et bien, je vais certainement te surprendre (si!!Laisse moi cette illusion!), mais ce texte ne m'a pas convaincue. Il énonce des choses sous forme de vérités ssentielles, sans les prouver. ex: "La poésie contemporaine ne chante plus... Elle rampeElle a cependant le privilège de la distinction...Elle ne fréquente pas les mots mal famés... elle les ignore"De quelle poésie contemporaine parle-t-il? J'ai en tête, moi, celle d'Apollinaire, pleine de zinc, de "flotte" (pour la pluie), et j'en passe. Celle de Ponge, avec son crottin... Alors peut-être e Ponge et Apollinaire, c'est pas contemporain...Passons au reste:

"Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse."
La métaphore est jolie, mais polémique. Il ne fait qu'énoncer des choses, mais ne les vérifie pas...
Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes. Oui, mais les alexandrins, je les situe plutôt dans le 18è siècle, non? Depuis, on a eu Eluard, Aragon, Blaise Cendrars (son fameux: Tu es plus belle que le ciel et la mer, l'un des plus beaux poèmes d'amour qui soit, et qui finit par: je descends juste de la bascule, je pèse mes 80 kilos, je t'aime"


Et encore: "L'embrigadement est un signe des temps.De notre temps les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes."Oui encore une fois, l'image est jolie, mais sa réalité un peu torve (bon, OK, je fais moi aussi dans la pensée raccourcie!). Il édicte des principes, auxquels on ne peut que souscrire. pour autant, a-t-il démontré quoi que ce soit? Et après, en fait, je comprends le prétexte au discours politique: "Les sociétés littéraires sont encore la Société.La pensée mise en commun est une pensée commune. "
Mozart est mort seul,Accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes.Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes.Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique.Beethoven était sourd.Il fallut quêter pour enterrer Béla Bartok.Rutebeuf avait faim.Villon volait pour manger.Tout le monde s'en fout...

L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie ! Alors, ce qui me gène dans cette dernière partie, c'est la confusion entre anecdote et qualité essentielle d'un artiste.  Raccourci ô combien facile! Ce n'est pas la souffrance qui fait l'artiste mais...son art!!! Tout comme la souffrance de celui qui aime n'a jamais attesté la qualité de son amour...Ds, tu crois que pour que mes tableaux soient exposés, il faut que je me coupe l'oreille? Bon, j'arrête de m'acharner. Tu sais, le pire, c'est que je suis, plus souvent qu'à mon tour, un Léo Ferré...Le dernier coup de latte que j'ai donné n'avait pas plus de profondeur (désolée pour Léo, que je respecte néanmoin infiniment!!!)... 

Yaël 22/07/2008 22:37


En tous cas, il vient de se prendre un sérieux coup de latte le Léo...
Ceci dit, je proteste si on le compare avec ton dernier coup de latte (si c'est bien celui auquel je pense, petit pimousse) il a quand même un atout : il est bien écrit... parce que les 2 premiers
chapitres semblaient ignorer les fondements même de la grammaire. Même Picasso qui trouvait que le pire ennemi de l'art était le bon goût serait revenu sur sa position ^^

Re-bisous mon anarchiste