Jardin ou potager ?

Publié le par Yaël

Lundi après-midi, je buvais un café avec une copine. Dans son sac, elle avait deux journaux : Libération et une revue de jardinage achetée pour sa mère. Nous avons plaisanté sur l'antinomie entre un quotidien, certes moins élitiste que d'autres mais néanmoins pas franchement populaire, et un journal sur un sujet aussi "beauf" que le jardinage. En riant, je lui ai dit qu'elle pourrait toujours prétendre que cette revue donnait des conseils pour cultiver son potager bio.
Ce n'était qu'une discussion amicale et légère mais je trouve qu'elle est révélatrice de notre besoin de classifier les gens comme s'il s'agissait de légumes. Or même si les tomates peuvent présenter bien des variétés (rondes, olivettes, cerise, coeur de boeuf...), l'humain est bien plus complexe.
Peut-on considérer qu'une personne qui a une roseraie est beauf et que celui qui cultive un potager est bobo ? Ne peut-on pas apprécier le théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud et cultiver amoureusement un parterre d'orchidées ? Ne sommes-nous donc que des stéréotypes sur pattes ?
Et ce qui me gêne le plus, c'est cette hiérarchie tacite des goûts et des gens. Il y a des loisirs réservés aux gens cultivés et d'autres indignes d'eux. C'est bien plus honorable d'être passionné de peinture que d'adorer faire la cuisine. On peut mettre toute son âme dans un bon gâteau et cela apportera autant de plaisir aux autres qu'un beau dessin (même si personnellement, j'ai réussi le tour de force de rater des oeufs au plat la semaine dernière). Pourquoi alors la cuisine est un art moins valorisé que la peinture ? Je faisais du dessin autrefois et techniquement je n'étais pas mauvaise. Cependant je dessinais comme on suit une recette de cuisine et mes oeuvres manquaient d'âme. Pour moi, la valeur d'une création ne dépend pas de son support mais de la passion que le créateur lui insuffle.
La cuisine et la couture sont-elles méprisées car considérées comme féminins alors que l'art et la littérature ont longtemps été l'apanage des hommes... Peut-être. Pourtant je me demande si ce n'est pas aussi la fragilité de notre existence qui nous pousse à dévaloriser les oeuvres éphémères ?

Publié dans Réflexions éparses

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minna-blagues-de-bois 22/07/2008 21:46

Bon, en fait...Je me demande si t'as pas raison...Je baisse pavillon (ah! joie des méthaphoresfilées... ^__-), pour cette fois, madame, pour cette fois seulement (tu commences à m'connaître!)...Mais je cogite quand même...Tu t'en tireras pas comme ça!

minna 20/07/2008 22:41

je te cite: "Tes réflexions m'en suscitent d'autres. Je me demande alors si l'écriture et la peinture sont plus valorisés parce qu'ils parlent à l'esprit tandis que la cuisine n'éveille que le corps. Mais là aussi, n'y a-t-il pas également une dévalorisation des plaisirs du corps considérés comme à la portée de tous les animaux (alors que les animaux ne préparent pas plus la cuisine qu'ils ne peignent ou dessinent) par rapport à ceux de l'esprit considérés comme bien supérieurs... "Hum...En fait, il n'est pas question de "dévaloriser les plaisirs du corps", bien évidemment, puisqu'ils sont constitutifs aussi de notre humanité (les épicuriens ne nous contrediraient pas!), mais de qualifier l'Art, non? Or, l'art, selon moi, est quelque chose qui part du ressenti, du cognitif, de nos valeurs, de nos peurs, de nos passions, de nos plaisirs...Qu'ils soient gustatifs ou non...Pour aboutir à une transformation de notre être, de notre âme...Je suis très gourmande, tu vois, mais même le plat qui m'a le plus procuré de jouissance n'est pas arrivé à changer ma vie comme l'a pu faire Les hauts de Hurlevent, par exemple. Je n'ai pas reçu d'upercut, je n'ai pas été tourneboulée, ébahie, émue, renversée jusqu'à ne faire qu'à songer à ce plat pendant des journées...En fait, tu vois, je ne suis pas sûre de ce que j'énonce, là, je ne suis pas sûre d'être dans la vérité...Et peut-être est-ce par refus de valoriser les plaisirs du corps, va savoir, c'est peut-être toi qui es dans le vrai....La seule chose qui me vienne à l'esprit, c'est cette phrase que je me répète (peut-être pour m'en convaincre?): l'art est un rapport à l'âme. Il naît d'émotions, de sentiments (comme les plats!), mais il va plus haut, il renverse ou conforte les convictions, les valeurs...Ah!!! Je ne sais plus! mais je vais cheher, tiens! Ca m'énerve d'être aussi démunie pour le coup!Merci aussi à toi, parce que j'aime bien tes questions méta-physiques!

Yaël 21/07/2008 14:18



Je comprends très bien ce que tu veux dire cependant j'ai l'intime conviction que notre corps autant que notre esprit est lié à l'âme et lui
parle. Je pense que ce n'est pas sans raison que bien des artistes ont utilisé des substances plus ou moins toxiques pour atteindre un autre degré de conscience et je crois que notre corps est
capable seul dans certaines conditions de nous faire voir une autre réalité. Un orgasme très puissant peut nous faire accéder à cela. Ce n'est pas pour rien qu'on compare cela au 7ème ciel donc à
une idée de divin qu sens premier du terme... peut-il y avoir des orgasmes culinaires ? Personnellement je le crois même si je n'en ai jamais connu.



Minna 20/07/2008 14:37

Ca fait 2 jours que je réfléchis à ce sujet!!!En fait, la question sous-jacente ne serait, selon moi, pas en rapport avec le support (livre, gâteau, tableau), mais avec l'intention et les effets de l'action de créer sur ces supports. Je m'explique: l'art, c'est quelque chose qui reproduit autre chose (et là, toi comme moi nous sommes suffisemment étendues sur la chose pour ne pas avoir à la reprendre..^__-), certes; qui s'en inspire, mais pour aboutir à une chose novatrice, qui interpelle, crée des émotions (choc, dégoût, ravissement, interrogation...)...mais plus que cela; quelque chose qui a trait à l'âme... Alors, si je t'accorde qu'un gâteau peut bouleverser nos papilles, peut-on dire qu'il a remis en question ma perception du monde? Je parle de différentes perceptions, ici: émotives, cérébrales, corporelles, aussi...L'art, selon moi, a les pieds dans l'humanité et utilise les valeurs, les symboliques qui ont participé à son essence (à celle de l'Humanité, hein, pas de l'art, tu me suis toujours?). Si la philosophie est l'Humanité qui se réfléchit, l'art est l'humanité qui se ressent...Je crois, enfin, que la question ne concerne pas le côté éphémère des oeuvres, mais bien intention de départ de celui qui les crée, et son impact sur notre conscience (les animaux pourront se délecter d'un bon repas, mais pas apprécier un tableau de Schiele, par ex)...Et enfin, pour conclure, une pirouette: le grand ennemi de l'art étant le bon goût, selon Picasso, que penser de la quelification, alors, de ton gâteau? ^__^Bises, Yael.

Yaël 20/07/2008 21:34


Si j'en crois Picasso, mes oeufs sur le plat cramés sont des amis de l'art ? Plus sérieusement, tu sais bien que le terme de bon goût n'est pas utilisé dans le sens littéral.

Effectivement, tu n'as pas tort quand tu parles de l'impact de l'art sur notre conscience. Un livre pourra changer notre vision du monde et un gâteau plus difficilement... même s'il peut nous faire
accéder à une dimension du plaisir gustatif inconnu jusqu'alors.
Tes réflexions m'en suscitent d'autres. Je me demande alors si l'écriture et la peinture sont plus valorisés parce qu'ils parlent à l'esprit tandis que la cuisine n'éveille que le corps. Mais là
aussi, n'y a-t-il pas également une dévalorisation des plaisirs du corps considérés comme à la portée de tous les animaux (alors que les animaux ne préparent pas plus la cuisine qu'ils ne peignent
ou dessinent) par rapport à ceux de l'esprit considérés comme bien supérieurs... Pour moi, l'âme se nourrit de ces deux sortes de plaisirs. En aspirant à n'être qu'un pur esprit, en méprisant le
corps, on tue l'âme aussi sûrement qu'en la privant des plaisirs de l'esprit. L'âme a besoin d'être unifiée pour s'exprimer pleinement (j'en reviens toujours à ce besoin d'unification). L'amour est
en grande partie le fruit d'un savant mélange d'hormones auquel l'esprit y apporte un supplément d'âme.
Tout cela pour dire que si l'art et la cuisine différent sur leur impact sur celui qui les reçoit, ils sont l'un comme l'autre (plaisir de l'esprit et plaisir du corps) également nécessaires.
Je te remercie encore de faire évoluer mes réflexions par tes remarques.

Bisous.